Pour me joindre

Pour me joindre, merci d’envoyer un mail à : eb AT etiennebrunet.fr Je vous répondrai. Je faisais moins de photos avant l’arrivée de la photo numérique. C’était l’époque où j’avais un groupe qui tournait bien. J’ai très peu de documents de cette époque à part quelques articles de presse et des flyers. Je m’occupais de musique et n’avait des photos ou vidéos que si un photographe professionnel s’en occupait. Je vous recommande d’abord l’onglet vidéo musique depuis quelques années je ne fais plus de disques. Ensuite l’onglet CD Vinyles presque tous mes anciens disques sur la plateforme Bandcamp, l’onglet écritures tout ce qui est écriture de musique ou de textes que je pratique depuis une douzaine d’années, l’onglet ego-graphie un résumé de ma carrière d’improvisateur et compositeur, l’onglet collaboration, les gens avec qui j’ai travaillé souvent, l’onglet critiques, un florilège de quelques commentaires de la presse, l’onglet blog-glob, vous y êtes, mes dernières nouvelles ou réflexions, l’onglet groupes No Groove Quartet à Lisbonne, Ring Sax Modulator, Tinnitus Mojo sur la surdité, Soundioulou Cissokho roi de la kora, Zig Rag Orchetra, Aller Simple et Axolotl. Le site n’est pas terminé il faut chercher des documents souvent 30 ans en arrière. La numérisation des photos noir et blanc est difficile. On voit l’ombre du smartphone sur de photos splendides re-photographiées.

Photo Shun Kambé

Unicode データ Face

J’ai fait la musique de l’un des 5646 événements de la « Fête de la science » à Rennes avec un projet issu de la collaboration entre Fred Sapey-Triomphe, artiste numérique, Laurent Amsaleg et Hervé Nau. Fantaisie biométrique. Reconnaissance faciale poétique. La collaboration s’est faite entièrement par Internet. Je n’ai jamais rencontré Laurent ni Hervé en présentiel, j’ai seulement croisé mon ami Fred. Le projet est construit avec TouchDesigner, il a évolué des caractères Unicode vers une sorte de FaceCook. Mesure visualisée d’Intelligence Artificielle des 12 catégories de sentiments : enthousiasme, harmonie, curiosité, idéal, proximité, expression de soi, liberté, amour, esprit pratique, stabilité, défi et structure. Mesures faites non pour manipuler les gens comme sur les réseaux sociaux mais comme propédeutique à la peinture liquide de nouveaux tableaux.

Il n’y a pas que le sexe et le saxo dans la vie. Il y a aussi la musique électronique conceptuelle. J’ai travaillé sur un projet excitant, une commande de l’artiste Fred Sapey-Triomphe. Le pitch : le système « Unicode » utilisé pour écrire avec les ordinateurs est fondé par un code unique pour classifier chaque lettre ou signe de tous les alphabets du monde. Unicode est à la fois un tour de force technologique et une métaphore poétique de toutes les écritures humaines. Le code « Unicode » utilise le système hexadécimal de 16 chiffres et lettres : 0123456789ABCDEF Chaque signe, lettre, chiffre, ponctuation ou idéogramme de tous les alphabets du globe est numéroté ainsi. Ma composition repose sur une interface fantaisiste du plan « Unicode multilangue de base » (de U+0000 à U+FFFF). Une interface qui transforme le calcul hexadécimal en calcul musical. À chaque entité « Unicode » de trois, quatre ou cinq signes écrits en hexadécimal sera attribué trois, quatre ou cinq items musicaux (échantillon musical d’une note par chiffre). Le résultat sonore sera la superposition de ces trois, quatre ou cinq items, un puzzle sonore. Une harmonie dissonante ou consonante sera entendue suivant le tirage. Une pseudo harmonie sans aucune progression entre chaque accord au même titre qu’il n’y aura pas de lien particulier entre un caractère chinois, latin, thaï ou cyrillique qui se succéderont. La forme générative viendra du déclenchement de chaque Unicode dans le déploiement temporel de l’oeuvre de Fred. Chaque Unicode ayant reçu son traitement graphique déclenchera trois, quatre ou cinq des 16 éléments du puzzle sonore dans leur ordre d’apparition. Ce projet est un plug-in musical au visuel de l’artiste. Au total nous entendrons théoriquement 1048576 combinaisons sonores possibles (16 puissance 5) correspondant aux principaux points Unicode lettres, chiffres, syllabes, symboles divers. 

Cette composition m’est venue à l’idée à la suite du système « Bibi Binaire » de Bobby Lapointe qui est bien plus qu’un simple calembour. Documenté sur Wikipédia, il attribuait une syllabe à chacun des 16 chiffres et lettres du calcul hexadécimal. J’avais étudié dans ma jeunesse « les modes à transposition limitées » d’Olivier Messiaen. L’idée de fabriquer un mode spécial sur deux octaves vient de lui, un mode « bricolé perso » de 12 sons, dont quatre sont redoublés à l’octave. Ce mode n’a évidemment aucune transposition possible. Pas de transposition mais 4 mutations. Les quatre sons redoublés génèrent chacun leur tour un drone continuum tampura qui entraine l’oreille à comparer les intervalles en fonction de chaque nouvelle tonique. Je mélange tout dans un algorithme style macédoine de légumes échantillonnés mayonnaise numérique. Je pratique une simplification outrancière digne de notre époque complexe. Creative codeur : Hervé Nau.

www.espace-sciences.org/evenements/fete-science/2021/animations/unicode-data-concept`

Paris, ville de la solitude

La semaine passée un danois m’avait photographié sur les bords de Seine en train de jouer du saxo. Il a une grosse réputation sur Instagram. Je donne l’impression d’être solitaire sur ces photos. Une sorte de clochard musical. Les gens sérieux de la Société du Spectacle déplacent les foules pour la bonne cause. Le lendemain, Elton John au pied de la Tour Eiffel, s’est produit devant 20000 personnes « pour protéger la planète ». Je ne protège personne. Il fait froid. J’ai signé les conditions générales d’utilisation de l’automne. Application pour accéder gratuitement à l’hiver. J’espère fuir les frimas cette année, après deux ans de restrictions sanitaires et m’en aller passer l’hiver en Thailande. J’ai beau penser pis que pendre des parisiens, je les aime toujours un peu. Je suis en vélo. Mon trousseau de clé tombe de ma poche sur le pont de Tolbiac. Une jeune femme me crie de m’arrêter. Je ne l’entends pas. Elle courre derrière moi jusqu’au feu rouge. Haletante, elle me tends mon trousseau de clé et me dit gentiment que je l’ai faite courir ! Paris est la ville de la solitude. Les gens sont repliés sur eux même mais sont capables de gestes altruistes. Nombre de parisiens donnent une pièce aux mendiants.

Silence วีดีโอ en bord de Seine

Image agitée par TouchDesigner d’une photo par Colin Bouvry
Animation TouchDesigner à base des photos de Lou Bachelier

J’avais sorti mon clou depuis une minute. Mon pote Colin prenait quelques photos. J’étais dos à la Seine avec la Conciergerie et un palmier kitchissime en toile de fond. Un mec genre armoire à glace m’ordonne sans gêne : « C’est super beau ce que vous jouez, mais venez donc jouer en public ». Il voulait probablement que je vienne 50 mètres plus loin face aux gens allongés sur les transats. Je ne veux pas emmerder les quidams qui roupillent. De toute manière j’ai choisi un autre endroit. Le mec insiste. Il me flatte de manière éhontée pour me faire bouger de place. Je travaille mon instrument en public. Je ne fais pas la manche. Nuance. Le mec se tire en grommelant. Une bonne femme me pose la question habituelle des braves gens : « quel est mon instrument, une trompette ? Une clarinette ? » Non c’est un saxo soprano. « Ah bon le son est très doux, je croyais que le saxophone était plus tonique, plus dynamique. » 

Trois euros le café à un jet de pierre de l’endroit où je vais jouer. Il est trois heures de l’après-midi. Chaleur étouffante de fin juillet. Les bords de Seine ont l’air sympas, mais ils sont hyper pollués. Paris est dans le fond d’une cuvette. La Seine est le creux de la casserole où stagnent particules fines et saloperies toxiques. Au bout de cinq minutes, il m’est impossible de rester en plein soleil. Je vais me poster plus loin à l’ombre près du pont au Change. Les gens font comme si je n’étais pas là. Je ne les dérange pas, je suis transparent comme une radio ne diffusant pas trop fort la musique. Je suis un vrai générateur d’ambiance, pas un artiste. Je me chauffe au gaz, au gazon broutte-minou… Je joue « April in Paris ». Un jeune couple se colle près de moi. Ils s’embrassent à pleine bouche, parlent fort, puis écoutent sur leur iPhone un bout de ce que je viens de jouer. Ils m’ont enregistré. Je me transforme en média virtuel. D’autres gens me filment en catimini. Les gens adorent voler des images de mecs exotiques. Ils se prennent pour des journalistes. Tout le monde filme tout le monde. La CIA-Google résume le tout en filmant par satellite les activités des nations pour le compte de l’oncle Sam. Aujourd’hui je joue machinalement sans aucun feeling. J’assume les compositions de mémoire. J’improvise des notes, des milliers de notes qui n’ont aucun sens. Virtuosité creuse. J’ai le souffle court : je n’en peux plus de la pollution. Je n’arrive plus à souffler dans le tuyau. Hygrométrie défavorable. J’arrête et je rentre chez moi mécontent. Je file à un SDF la pièce de 2 euros que j’ai récolté.  (Extrait de mon journal d’après Covid)

Beaubourg par la face Nord

Attaque de Beaubourg par la face Nord. Le Centre Pompidou encerclé par des musiciens polonais (Przemek Zieliński, Radek Muzyka, Jan Szczypior) opérant l’art contemporain à l’air libre la veille du 15 août. Improvisation dans la rue. Vidéo myself+iPhone+TouchDesigner

photo Vladimir Drouz

Je jouais à « Paris Plage » j’ai rencontré trois musiciens polonais qui font la manche dans les rues pendant leur court séjour à Paris. Deux percussionnistes et un bassiste électrique. Ils sont très organisés avec des fauteuils pliants ultras légers et amplis  portables. J’aime leur façon de jouer : une sorte de jazz rock ambiant qui se prête bien à l’improvisation au saxo. Ils étaient enchantés d’avoir trouvé un soliste. Ils m’avaient donné rendez-vous à Beaubourg. Nous avons attaqué le Musée par sa face nord. Nous avons assiégé tout ce foutoir d’art conceptuel comme des sauvages armés par le futur effondrement du marché de l’art. Au bout d’une heure un vigile est venu gentiment nous dire de dégager. Avec quelques éléments image et son enregistré n’importe comment j’ai fait une vidéo en retravaillant avec le complexe logiciel « TouchDesigner ». La technologie offre une déformation visuelle qui correspond exactement à ma vision du monde : haché, scratché, tremblé, bruité, mouvant, éthéré, lacéré de couleurs violentes choisies par le hasard machine. J’ai posté la vidéo. 

Steve Lacy : le soprano est jaloux

« Steve Lacy : Unfinished » aux Editions Lenka Lente. Toutes sortes de témoignages (dont le mien), analyses, discographies, documents, partitions par nombre de musiciens et amis de Lacy sous la direction de Guillaume Tarche. Un magnifique livre en anglais et français qui part dans tous les sens et aurait plu à Steve.

Confinement, mars 2020. J’essaie de décompacter mes souvenirs. J’étais un petit mec sympa pour Steve Lacy. Il fut un grand maitre pour moi. Je suis autodidacte, mais j’ai étudié sur le tard avec quelques musiciens. D’abord avec Steve. Peu de temps après, j’avais été boursier avec Mauricio Kagel, puis quelques années après j’avais tout repris à zéro en suivant comme auditeur libre les cours de musique indienne de Patrick Moutal au CNSM de Paris. J’ai horreur des gens qui critiquent ou couvrent d’éloges les autres pour parler d’eux-mêmes sans scrupules. Avec le confinement, bloqué chez moi, je vais causer de ma petite personne sous l’emprise de l’ego cerné par les virus. Mes souvenirs sont subjectifs et à moitié effacés. Je vais toujours de l’avant. J’ai tendance à oublier le passé pour foncer vers l’avenir. Je vais m’efforcer de reconstituer mes souvenirs de Steve à différentes époques, de remplacer les trous de mémoire par du baratin. Je vous parle d’un temps où les moins de vingt ans découvraient la new wave et le désenchantement des Trente Glorieuses.

Une chose est sûre : quand j’avais rencontré Steve pour la première fois en 1977 à son atelier d’orchestre du Festival de Châteauvallon, je ne connaissais rien à rien. Je jouais comme un pied. Je croyais détenir la vérité du free jazz. Je croyais que la fureur et le cri étaient la lave en fusion de la révolte. Je croyais que l’utopie du refus de la mélodie, du rythme et de la forme allait changer le monde. Je connaissais seulement le free jazz. Je crachais avec fureur sur la musique classique. Je n’avais quasiment jamais entendu de jazz traditionnel. Pour moi le jazz était une musique bourgeoise. Le free jazz était révolutionnaire. Il secouait les oreilles et empêchait les exploitants de siroter leur verre tranquille. Mes propos sont une sorte de mastication de l’enseignement de Steve qui m’a conduit pour partie à ce que je suis devenu des décennies après.

J’étais tombé sur Steve à la sortie d’un concert de Sam Rivers avec Dave Holland au Palais des Glaces, rue du Faubourg du Temple. J’avais souvent rencontré Steve à des fins de concerts (quand il ne jouait pas, il allait souvent écouter les autres musiciens programmés à Paris). C’était au début de l’été 1978, Steve me demande si tout va bien. Non, je suis fauchman. Il me propose de coller ses affiches. OK, mais je ne veux pas d’argent, je veux des cours de musique en guise de salaire. Cinq cours d’une heure chez lui dans le quartier du Marais. Je ne me souviens plus de la nature des cours. Je lui posais des questions. Il répondait. C’est quoi l’harmonie ? Il jouait un fragment de trois notes avec un accord majeur sur son beau piano à touches rouges et noires : klang, klang, klang, ça ne bouge pas, ça n’avance pas, on s’ennuie de suite ! Bon, alors à l’opposé, il joue le deuxième degré mineur voire n’importe quel degré de la gamme puis la dominante, la sensible, etc. et tout à coup c’est la même chose, mais vivante, une belle chose qui avance, qui résonne. Autre question : le tempo. Il se met à marcher lentement dans la pièce puis à courir. Il passe des heures à marcher dans les rues et ruminer ses morceaux au rythme de ses pas, métaphore de la mesure musicale. Tout dépend du tempo, tu te rends à un rendez-vous amoureux en courant ou au cimetière lentement.  Steve avait le sens de la métaphore amusante. Il lançait des paradoxes réjouissants. Impayable.

Il me disait qu’un seul concert apprenait dix fois plus que n’importe quel conservatoire. Je demandais si je devais persister dans les directions non idiomatiques. Il me répondait que les jeunes musiciens reviendraient à coup sûr à la mélodie. Ce qui s’avéra exact pour beaucoup et pour moi en particulier. Comment fonctionne le système harmolodique d’Ornette ? Il me disait en avoir discuté avec Ornette Coleman, mais n’avoir pas compris exactement son concept. Des années après, j’ai trouvé que c’était le même système que Steve, mais avec une méthodologie opposée. Ornette écrit un fragment mélodique et le donne à jouer à tous les instruments sans transposer. On se retrouve avec un intervalle d’un ton entre trompette et basse et une tierce mineure entre alto et basse. Ornette est conceptuel. À l’inverse, Steve transposait méticuleusement ses compositions dans des intervalles qui frottaient à mort entre demi-ton, ton ou quarte augmentée. Souvent c’était des lignes parallèles sauvages sans préparations ni résolutions harmoniques exactement comme Ornette. Autre question : Je suis inquiet de mes tendances multi-instrumentistes. Steve : « Attention ! le soprano est jaloux, il se venge des autres instruments en te faisant jouer faux » me dit-il en substance. Le dernier cours était une improvisation d’une heure à deux saxophones. Sans commentaire. Comprenne qui pourra. C’était un moment comme un autre pour Steve. Ce fut une pierre blanche dans mon itinéraire musical. Une révélation : comment faire vibrer le métal doré du saxo en ondes musicales d’or pur.

Lors d’un de ces cinq cours, il y avait Brion Gysin qui venait souvent lui rendre visite, ils étaient voisins et très amis. Je n’avais pas la moindre idée de qui il était ! J’étais à l’ouest. Un des plus grands poètes vivants. Il sort de chez Steve en même temps que moi et commence à me draguer outrageusement. À l’époque j’étais un petit mec mignon, tout à fait hétéro. Je l’avais envoyé sur les roses. Quelques années plus tard, j’ai découvert qu’il était mon poète favori. Co-inventeur du cut-up avec Burroughs et aventurier génial des permutations. Il avait écrit le texte d’une des plus belles chansons de Steve, « Somebody Special », le mec cherche l’amour partout sans le trouver puis à la coda il découvre que le mec spécial : « It’s me ! ». L’année dernière, en 2019, nous avions fait un « cover » de cette chanson avec la tournée Saravah Revisited comme une œuvre symbole des artistes du label à l’époque des seventies.

Steve avait déclaré dans Jazz Mag que « sa musique était comme sa merde »,une merde en cadeau aux jazz fans du monde. Une digestion seconde par seconde, molécule par molécule, virus par virus, note par note. Il ne pouvait s’arrêter de jouer un seul jour pas plus que le coeur ne s’arrête de pomper le sang une seconde ni le corps de combiner des processus chimiques vitaux. Il n’était jamais content. Il fallait qu’il joue tout le temps. Peut-être cherchait-il à retrouver les applaudissements, mais il voulait surtout retrouver chaque soir la substance mystique du jazz qui était sa profonde raison de vivre. Le souffle de sa musique était comme le souffle de sa vie. S’il n’avait pas de concerts durant une semaine, il sombrait dans la panique. Je lui proposais de repasser lui rendre visite la semaine suivante : « Ah non, je ne pourrai pas, je vais jouer à Tokyo et la semaine d’après aux USA ». Steve était à la fois vedette de l’underground mondial et en même temps anonyme dans n’importe quelle rue de la terre. L’idéal pour un génie : connu, mais pas trop…Steve n’avait pas d’agent pour le représenter. Il se débrouillait seul. Il enregistrait un disque chaque mois pour payer son loyer. Il avait la tête dans les étoiles.

Quand j’avais fait la réédition de ses cinq vinyles Saravah en 1997, j’avais revu Steve plusieurs fois pour le texte de pochette, le contexte historique, etc. Je me souviens d’être assis dans un café avec lui. Je lui demande off micro pourquoi il ne cherche pas à électrifier son orchestre comme Miles ou Ornette ? Il pourrait atteindre la célébrité. Qui je suis pour raconter des conneries pareilles à Steve ? Il reste impassible et rigole de ma question. Je voulais juste lui faire partager le seul truc que j’aurais pu lui apporter. Mais il détestait viscéralement l’électro, le rock, les trucs bruyants et les plans binaires. De ce point de vue nous étions à l’opposé. J’étais à fond dans les samplers, les synthétiseurs et les machines. Steve s’était intéressé à l’électronique expérimentale seulement par Musica Elettronica Viva ou la Cracklebox de Michel Waisvisz. Évidemment…

Une décennie avant, en 1987, j’accompagnais Julien Blaine au Festival international de poésie de Milan. Steve était au même programme avec je ne sais plus quel poète italien. Il y avait aussi le formidable Joël Hubaut qui peignait un gigantesque tableau de cinq mètres de long installé sur la scène du théâtre. Il était accompagné d’une bande enregistrée de punk hyper violent. Il m’avait demandé de jouer avec Steve pour la fin de son tableau. Steve était passionné par la peinture. Il avait accepté à condition que l’on n’entende plus de musique binaire. Vers la fin du tableau, je devais faire shunter le rock et nous apparaissions au milieu du public avec nos deux saxophones brillants sous les projecteurs avec une impro sévèrement musclée. Je ne me souviens plus du résultat, mais j’en garde un bon souvenir. Tout n’était pas filmé par tout un chacun comme maintenant.

J’adorais la voix d’Irène Aebi, la compagne de Steve pendant trois décennies. Bien sûr il y avait toujours des gens mal intentionnés et ignares pour chuchoter ignominieusement qu’elle chantait faux. Steve était un grand compositeur. Peu de gens le savent. Il est dommage que ses compositions ne puissent être regroupées et éditées dans un beau livre. Dans les toutes dernières années du siècle passé, Steve avait viré Oliver Johnson de son orchestre. Il était pourtant très fidèle en amitié avec ses musiciens. Steve était invité à l’Élysée pour jouer avec son orchestre. Il venait de recevoir la médaille de Chevalier des Arts et des Lettres. Oliver était arrivé en retard complètement saoul, avait insulté tout le monde. C’en fut trop pour Steve, après une longue série de déraillements du batteur.

Quelques mois plus tard, j’étais allé rendre visite à Steve à son nouveau domicile, une splendide maison avec jardin dans les hauts du dix-neuvième arrondissement. Steve était alité au plus mal, attaqué par le crabe. Je n’avais pas voulu en savoir plus. Le cancer… Horrible cauchemar. Steve venait en plus d’apprendre l’ assassinat d’Oliver Johnson une nuit sur un banc dans le quartier des Halles. Le merveilleux batteur était devenu un clochard. Quelle tristesse. Irène Aebi avait été agressée cette même semaine dans une rue d’un autre quartier. Steve semblait complètement perdu, affolé, pris au piège. En plus, il venait d’avoir un sévère redressement d’impôts. L’administration lui demandait des arriérés délirants. Il se voyait victime d’un complot, rejeté par la France. 

Son premier cancer guéri, Steve fut invité à devenir professeur titulaire à l’Université de Boston. Pour son retour définitif, nous avions coorganisé avec Vincent Lainé et une amie japonaise de Steve une belle fête d’adieu. C’était l’été 2002 à l’atelier Zéro_un, de Marie-Jo Pillet. J’avais fait une grande fresque de huit mètres de long sur deux de hauteur avec les pochettes des centaines de vinyles de Lacy, presque tous appartenaient à Vincent qui avait beaucoup travaillé avec lui et avait édité son livre Findings. Malheureusement, au tout dernier moment, j’avais remplacé Joëlle Léandre sur la tournée en Colombie de Julien Blaine. Je ne pouvais par refuser une aventure pareille, bien payée et excitante sur le plan artistique. Je téléphonais de Bogota à Steve à l’heure exacte de la fête pour lui souhaiter le meilleur. Il y avait une jam du tonnerre dans l’atelier avec les meilleurs musiciens et amis de Steve basés à Paris…

Steve est décédé en 2004, année de la fondation de Facebook. Le monde a changé avec le nouveau siècle. J’imagine mal Lacy scroller ses derniers likes du concert de la veille. Tapez 3 puis tapez 27 et rentrez votre code personnel. Veuillez faire la mise à jour avant d’agir. Il serait devenu fou. Steve était un homme de l’époque du téléphone, du contact direct. « Allo, c’est Lacy à l’appareil », vous restiez mesuré même s’il était toujours sympa.

J’étais bouleversé par son décès. Je n’avais plus aucune nouvelle depuis son départ aux USA. Je ne savais pas qu’il avait contracté un second cancer qui lui fut fatal. En guise de deuil, j’avais commencé à jouer « Tips » dont la partition est dans le livre édité par Vincent (éditions Outre Mesure). J’avais commencé à jouer et enregistrer en re-recording ce qui est contraire à toutes les règles de l’art : on pose d’abord les bases rythmiques, puis ensuite les mélodies. J’avais bricolé en mulitipiste l’arrangement au jour le jour. J’avais demandé à mon fils de dix ans de chanter les quatorze aphorismes de Braque mis en musique par Steve. C’était adorable : la fraicheur d’une voix d’enfant enveloppant l’univers de Steve Lacy pour un adieu discret et sincère. Puis j’avais demandé à mes amis musiciens des contributions. Thierry Negro entre autres m’avait aidé à reconstruire la rythmique. Finalement j’avais appelé Pierre Barouh pour lui proposer d’éditer ce disque sur son label. Hommage à Steve, un CD de vingt minutes conçu pour être offert, envoyé par la poste à mes frais. Dès le lendemain il m’avait donné son accord. Il fut édité dans les plus brefs délais et envoyé à deux cents personnes, musiciens, journalistes et amis… Je ne reçus quasi aucune réponse. J’appelai un ou deux journalistes qui me dirent qu’ils en avaient marre des hommages… C’était juste un jour pire que les autres.

Lisbonne après le confinement

Dernier jour à Lisbonne près du parc Alameda photo Francisco da Trindade. Improvisation post Covid19 au bord du Tage près du Musée d’art contemporain de Lisbonne avec Francisco da Trindade. Photo Carla Santana

Premier concert de l’après-Covid. Ici comme ailleurs les musiciens ont beaucoup souffert de la pandémie. Au Portugal il n’y a pas de régime des intermittents du spectacle pour soutenir les artistes. Concert dans un club associatif underground nommé Desterro. On trouve l’adresse sur Facebook. L’endroit est situé dans une petite rue tortueuse presque impossible à trouver même pour un Lisboète. Seul le grand GPS venu du satelite est au courant. Le lieu vu de l’extérieur est une sorte de boutique anonyme avec un rideau de fer tiré, juste un ordi allumé lointainement laisse supposer une présence. Une flèche noire indique une sonnette. Une nana cheveu bleu vert vient ouvrir. L’intérieur est immense complètement recouvert de graffitis du sol au plafond. Les lumières ultras tamisées à dominante rougeâtre laissent à peine entrevoir les visages des quelques aficionados qui attendent les musiciens assis autour d’une table ronde. Retrouvailles de mes vieux potes Ernesto Rodrigues violon alto, Miguel Mira violoncelle, Hernâni Faustino basse et José Lencastre saxo ténor. La salle de concert est située au sous-sol, on dirait un club de sexe berlinois tenu par des punks à l’époque de la chute du mur. D’ailleurs un couple de petits jeunes sortent des chiottes l’air satisfait d’avoir terminé leur affaire. En réalité c’est un lieu dédié à la musique techno punk mais ouvert de temps en temps à la free music. Il y a un dédale de salles toutes couvertes de tags, street art, pochoirs, graffitis, affiches etc. La musique démarre sur les chapeaux de roues dans la grande tradition de l’improvisation classique du nord de l’Europe des labels FMP, Incus, ICP etc. J’adore. Ici le label Creative Source domine par son activité proliférante. La régie lumière éclaire des palettes de couleurs très pro et surprenante pour un lieu aussi improbable. Deuxième set : j’ai l’honneur d’être invité à me joindre à eux pour jouer. Plongeon dans l’aventure intense de l’improvisation totale comme seul Lisbonne et Berlin en ont conservé le goût. Virtuosité sans excès de notes inutiles. Retenues et écoute mutuelle. Une sorte d’accord constitué des harmoniques des cinq musiciens ensemble se met à résonner. Les notes se prolongent naturellement de manière presque magique dans un au-delà de l’imaginaire. Visions de l’après-Covid. Palette de nuances déchirées. Kaléidoscope d’idées . Alchimie du futur de la musique.

Ghosts

Sortie de confinement avec mon vieux complice Eric Borelva à la batterie. Cover de Ghosts d’Albert Ayler. Le 30 avril jour international du jazz nous avons fait une petite répétition au Studio Bleu à Paris. Enregistré avec un téléphone portable bien sûr vive le bricolage.

New Fuck Token

Fin mars 2021, je sortais de l’hôpital. J’essayais d’être positif. Je décidais de faire fortune avec les NFT. Ces oeuvres d’art transformées en monnaie virtuelle, filles du Bitcoin. J’ai trouvé une nouvelle cause perdue. Les gens argentés sont prêts à soutenir les artistes. J’essaye de leur vendre des NFT (Non Fongible Token ou New Fuck Token) J’ai mis le prix bien trop cher pour un simple GIF animé : mille dollars pour soutenir les musiciens en période de crise (en l’occurrence pour me soutenir moi). J’espérais inspirer un mouvement de fond partagé par d’autres musiciens qui en ont assez de faire des CD pour rien et de perdre de l’argent en permanence. J’avais conçu un système complexe pour transformer les clés publiques de Bitcoin, Ethereum et portefeuille électronique « Metamask » en musique. Une clé publique comprend de 20 à 30 chiffres ou lettre ne voulant rien dire, un code en forme de mot de passe. Dans la musique classique le solfége anglo-saxon nomme les notes A, B, C etc (La, Si, Do etc) on connait le fameux BACH (Si, La, Do, Sib) ou CAGE (Do, La, Sol, Mi). En parallèle j’avais forgé des petits GIF animés que j’avais déposés sur le site « Opensea ». Ma page s’appelle le « Musée des invendus ». Raté. Échec complet. Je n’ai rien vendu, rien de rien.

ma clé publique pour échanger des fractions de Bitcoin : 1musicpip5WK71jc1Le9pAbCQ2PDkDF5n
ma clé publique pour échanger des fractions d’Ethereum : 0x45e619F699c756f5cDE60C063c99967912a57962
ma « wallet address » Metamask : page unsold_museum (vente de NFT sur opensea.io) https://opensea.io/unsold_museum
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Operator : alerte coronavirus

Opérator : opéra mini-top. Un grand écran en fond de scène diffuse une vidéo de circulation de rue très exagérée, images accélérées couleur saturées, mouvement en tous sens, ville futuriste. Sur scène : un musicien joue dans une rue imaginaire.

Un robot monolithe stéréo clignotant diffuse la voix samplée des pensées du musicien en pleine autofiction. Le texte est lu par des voix machines (par exemple Siri VoiceOver d’Apple). Dans un coin de la scène se tient un récitant qui lit simultanément la première partie du texte ci-dessus : Hyper Musik Covéo®. Les théâtres et salles de spectacle sont toujours plus ou moins fermés. Cette pièce musicale est conçue pour être joué chez soin dans la rue ou n’importe où. Le texte suivant peut même être lu simplement sans musique, sans aucun dispositif scénique. 

La maquette sonore de « Operator : alerte coronavirus »
déposé à la SACEM en novembre 2020

(extrait du texte, première partie) Je salue Monsieur l’opérator masqué. Déconfinement. Je ne serre plus la main. Je salue du coude à coude codé sans lettre « u ». La disparition. Coude à coude. Code à code. Pour ne pas se toucher, on s’envoie un code via smartphone avec la dent bleue magique « blue tooth ». La procédure « code à code » signifie « bonjour chez vous ». Une simple poignée de main dit tout de la personalité de l’interlocuteur. Comme la poignée de main est interdite pour cause de Maxi Corona Minus, on ne sait plus rien du profil des gens. Le contrat social est remplacé par la distanciation sociale. De plus avec un masque sur le visage on saisit difficilement la personalité globale des gens. On ne voit ni leur nez, symbole du sexe ni leur bouche qui exprime bien plus que la langue. Plus question de lire sur les lèvres. Le seul truc marant est que le masque emmerde les flics et sabote la reconnaissance faciale. Il s’agit de cliquer « oui » pour accepter les conditions générales d’utilisation du protocole sanitaire, un texte de 25000 pages en petits caractères.  

Opéradrome, Opéra cheap, Opéra tordu, Opérator. En période de crise, je monte mon micro opéra avec les moyens du bord : utilisation des voix humaines samplées par les ingénieurs des âmes de chez Apple et machines automatiques détournées de leur usage, Siri, VoiceOver et compagnie, pour les mettre au service de la création. Avant on utilisait une musique synthétique pour accompagner une vraie voix. Maintenant, j’utilise une voix entièrement synthétique accompagnée par une musique mixte, cent pour cent bio. Avant on utilisait les voix de robots pour jouer science-fiction, style avant-garde. Maintenant j’utilise les vraies voix machines échantillonnées déguisées en voix humaines pour verbaliser mon délire personnel. Style arrière-garde. La machine numérique articule d’humeur égale et neutre. Vocal de confinement. Les voix machines ne postillonnent pas, n’éternuent pas, ne bavent pas, ne gueulent pas. Fantôme de Madame Machin dans Monsieur Machine. 

Les voix samplées de synthèse, robot déguisé en voix humaines, sont partout. Dans les gares, les trains, les aéroports, les répondeurs téléphoniques, les annonces des grands magasins, les discours officiels, les portes d’immeubles, les assenceurs, les pubs sur Internet et même les bandes-annonces de ARTE. Les voix machines sont mélangés avec celles des êtres humains, main dans la main, maman. Madame électrique et Monsieur synthétique. Il flotte dans l’atmosphère une odeur âcre de gel hydroalcoolique. Avatar d’alcool. Tocard Hydro numérique. Coco alcoolique. [Cadenza] musique

Anniversaire

Mon fils bien aimé va avoir 27 ans. Il termine de longues études de musique baroque. Nous avons toujours improvisé ensemble à l’occasion, au fil des années. Quand il avait sept ans je lui avait demandé de chanter sur « Tips » l’hommage à Steve Lacy. Photo Shahrzad

Léo Brunet aujourd’hui 20 février 2021

A 18h, l’heure du couvre-feu

Vidéo 1 : Sonnerie du couvre-feu en face de chez moi au couché du soleil. Vidéo 2 : Les jours rallongent et le couvre-feu est toujours à 18h. “Avant de mourir” de George Boulanger repris ensuite par Les Platters sous le titre “My Prayer” Vidéo 3 : Première page de « Tilework for clarinet » de Tom Johnson juste après le couvre-feu. Vidéo 4 : Permutations sur « je suis né confit » à l’heure du couvre-feu. Voix machine SIRI+Processing

Chronique du XXIIe siècle

Le virus mute, la liberté d’expression aussi. À l’époque de l’ancien bloc soviétique, on invitait ses amis à des séances artistiques de samizdat underground. Avec la dictature de la pandémie, Jean-Jacques Birgé montrait son film chez lui selon les règles de la morale sanitaire actuelle : rendez-vous pris par Internet. Huit places par séance maximum. Projection continue pendant trois jours aux heures de l’avant-couvre-feu. Ce n’était pas une fête, mais bien un RV local pour voir le film/vidéo/musique/événement/virtuel/folk/pop/jazz/free/image. C’était super. JJ sauve la mentalité créative d’avant le Covid 19 dans une formule spéciale échantillonnée de différentes histoires qui vont des documents folk du musée d’ethnographie musicale de Genève aux fanfares free, synthés trapus et obsessions musicales.  

Narration uniquement sonore non illustrative de l’image. Le toujours subversif principe de Dziga Vertov : les images et les sons se conjuguent uniquement de leur différence radicale. La tension narrative est superbe et ne nécessite pas, à mon avis, ses intertitres un peu trop intellos. Mais l’important est la transition, la mutation de la musique vers de l’image liquide, de l’imaginaire non approuvé par les canons Tik Tok (anciennement Top 50). Les photos d’écran que je vous donne sont prises au hasard. Une douzaine de photos ne peut résumer 50 minutes de vidéo. On finit par fermer les yeux et écouter la musique du monde. 

Jean-Jacques Birgé est un musicien obstiné. Il est en train de muter vers une nouvelle direction qui me plait. Moi, je ne fais plus de disques, ça ne sert à rien à part perdre de l’argent. Plus personne n’écoute de disques sous la forme CD (à part les bons vieux classiques achetés il y a mille ans si le lecteur n’est pas encore tombé en panne). À la place je fais des vidéos enregistrés n’importe comment et je les diffuse sur ma chaine YouTube. JJ lui, fait une oeuvre vidéo musicale avec l’aide de brillants vidéastes qui pourrait être comparable aux films d’artistes très valorisés que l’on voit à Beaubourg et dans toutes sortes de musées. JJ a d’abord fait un CD : « perspectives du XXIIe siècle » puis il a combiné les 16 pièces du disque en une vidéo d’une heure. D’autres gens l’ont déjà fait auparavant bien sûr, mais avec la musique créative de notre époque merdique il bascule dans une voie nouvelle et nous montre une direction intéressante. La mutation du virus créatif n’est qu’au début. 

Il faudrait projeter ce style d’oeuvres sur les stades de football, les terrains d’atterrissage, les murs  des hôpitaux remplis de contaminé. Les festivals, les concerts déjà rares risquent de l’être de plus en plus avec les multiples catastrophes s’échelonnant jusqu’au XXIIe siècle, (dont la cécité des organisateurs au pouvoir n’est pas la moindre). Il faudra trouver une autre façon de faire de la musique à part les « Lives » par Internet assez anecdotiques. Je réagis au film de JJ que j’ai vachement aimé. Je m’éloigne de son propos, tant pis. JJ écrit des intertitres pour réorienter vers une narration fictive : dans un siècle après la catastrophe globale globalisante du globe, des survivants retrouvent les merveilleuses archives du musée de Genève et découvrent la folk musique des siècles passés.

JJ pourrait tout à fait transformer ses intertitres (conçu comme à l’époque du cinéma muet) par des intertitres racontant au hasard « cent mille milliards de poèmes » comme un Queneau de l’époque numérique. L’intelligence artificielle réglée en random sortant chaque fois au hasard un commentaire narratif différent. Du coup l’esthétique free pourrait déboucher sur une sorte de jeu paravidéo ouvrant les méninges. Excusez cette chronique non critique. J’ai abandonné la critique « pro » depuis longtemps. Je déteste cette façon de causer de son ego masqué. Moi et mon ego sommes enchantés par l’oeuvre de JJ. Les oeuvres marquantes donnent envie de se remettre soi-même à créer en attendant le siècle XXII.  

Un article de Jean-Jacques Birgé

D’Étienne Brunet, en 2011 j’écrivais :  » Étienne Brunet accouche d’un nouveau concept, comme chaque fois, avec les forceps. Fidèle qu’à lui-même, il reproduit les gènes d’un autre médium pour sortir du noir et crier rage ou désespoir. Pendant un an il aura creusé une ribambelle de logiciels de son et d’image pour faire naître son projet inspiré d’un roman à paraître. Quand cela ? On ne sait jamais. Tinnitus-Mojo est son histoire, celle d’un musicien qui a perdu l’audition d’une oreille et se lance éperdument dans la quête infinie des nouvelles technologies pour retrouver sa forme, ou, à défaut, l’inventer.  » Étienne, rencontré il y a de 40 ans lorsqu’il jouait dans le trio Axolotl, a toujours choisi d’appuyer son art sur des concepts, qu’il enregistre Postcommunism Atmosphere avec Corneliu Stroe et Laurent Saiet, La légende du Franc Rock and Roll avec Saïet, Benjamin Ritter, Erick Borelva, Christophe Minck et Paul Rogers, Free/bifteck avec Daunik Lazro, Daniel Mille, Thierry Madiot, Borelva, Camel Zekri, Hubert Dupont, Julien Blaine et Fred van Hove aux grandes orgues avec qui il commet également Improvisations, ou Tips (Tribute to Steve Lacy) avec un petit ensemble, et bien d’autres albums où il saisit chaque fois l’essence-même de chaque culture, d’abord en CD, puis de plus en plus sur Internet, médium qui convient à ses élucubrations psychédéliques audiovisuelles. Ses livres, parce qu’il écrit comme il souffle, sont des disques de papier, rythmés et sonores. Isolé comme tous les artistes atypiques, seul comme tant de garçons de son âge égarés sur la Carte du Tendre, il lui a fallu composé avec le confinement.

Il a enfourché sa clarinette basse, fidèle Rossinante, et il a joué chaque jour des deux confinements, sur son balcon au printemps, dans sa chambre cet automne. C’est roots, enregistré à l’arrache avec son téléphone, mais ensuite réintégré à des images vidéographiques. Son passé de technicien à Canal+ lui aura peut-être servi à apprivoiser les machines. Dans le passé j’ai parfois joué avec Étienne, en trio avec son fils Léo à la Gameboy qui depuis est passé à la guitare baroque, au luth et au théorbe, en quartet avec Nicolas Clauss et Éric Échampard ; Étienne jouait alors du sax alto et de la cornemuse !

Étienne Brunet ne s’arrête jamais de défricher des territoires qu’il ne connaît pas, meilleure méthode pour ne pas s’endormir. De toute manière, comme tous les grands productifs, il meuble ses insomnies. On le retrouve à Bangkok avec un groupe thaïlandais, à Berlin avec le violoncelliste Tristan Honsinger, à Lisbonne dans un grand ensemble d’improvisateurs, commémorant Pierre Barouh qui fut longtemps son producteur dans un orchestre Saravah, avec les Africains Djeour Cissokho, Mamadou Faye et le groupe Allalaké ; il s’est aussi formé à l’écriture symphonique et collabore avec le plasticien Fred Sapey, avec les poètes Julien Blaine et Jacques Donguy…
Après l’ancien, Étienne vient de mettre en ligne son nouveau site, d’une grande richesse et profondeur. Le système, même dans ses marges, isole stupidement les compositeurs comme lui, travailleur acharné en liaison directe avec son temps, prêt à y laisser sa chemise, sa peau et son âme. Le succès est un concept absurde pour les explorateurs. Ce sont les risques qui donnent toute la saveur à la vie, car le chemin est toujours plus excitant que la destination.

Pendant le confinement

J’avais collaboré par internet pendant le premier confinement avec le batteur belge Dirk Wachtelaer. Je ne l’ai jamais rencontré en réel. J’aime bien le disque qu’il a sorti avec Frédéric Becker, Pengboon Don, Gate Garnglai, Pieter Lenaerts, Raphael Malfliet, Alec Ilyine, Azime Aksoy, Catherine Smet

Puis pendant le deuxième confinement j’avais joué tout seul puis par Zoom avec Shyamal Maitra

Vinyle

J’avais 19 ans en 1973. Epoque inoubliable qui expliquera ensuite avec du recul mes errements comme mes réussites. C’était la fin de la période héroïque des révolutions musicales et sociales. Cette série m’a rappelée les sensations électriques de ma jeunesse. 1973 est l’époque où se situe l’action de « Vinyle ». Fin de l’ère du rock psychédélique, déclin du funk. Émergence du Hip-hop, du Punk, de la new wave et du Disco. La série est intéressante, car elle montre bien le glissement des styles et des modes musicaux d’une époque à l’autre comme une dérive inéluctable. Le personnage principal est un producteur de disques. Le personnage permet d’écrire un scénario à rebondissement sur dix épisodes. Les musiciens : on ne saura jamais ce qu’ils font ni ce qu’ils pensent, ils sont noyés par la personnalité de Richie Finestra défoncé à la coke. Ce scénario organise la série dans de multiples directions, mais obscurcit le propos vers l’insupportable ego des producteurs de tous poils du maffieux au plus sincère passionné de musique. On a l’impression que les maisons de disques façonnent la musique et les musiciens grâce à leurs disques ce qui est archi faux. Pourtant la série est fascinante parce qu’elle cerne un moment capital de l’histoire de la culture et du rock par la même occasion. « Vinyle » fut un énorme flop sans précédent. La série créée par Martin Scorsese, Mick Jagger, Rich Cohen et Terence Winter avait coûté une fortune et a été stoppée dès la fin de la première année. Elle recrée pourtant à merveille l’ambiance des seventies par une habile fiction. Bien sûr comme presque tous les projets grands publics le free jazz n’existe pas ce qui affaiblit encore le propos.

Aux masques etc…

Aux masques etc… Impossible de participer au Creative Festival XIV de Ernesto Rodriguez. Respiration discontinue. Confinement aéré. Je me souviens du slogan du label d’Avantage dans les années 80’ : « Nous ne faisons rien pour améliorer les choses »