« It’s Psychedelic Baby »

Interview de Klemen Breznikar  It’s Psychedelic Baby Magazine  Avant traduction en anglais. Parution cet hiver.

How did you first get interested in music? Were any of your parents musicians? 

Ma mère avait décédée quand j’avais 6 ans et je m’étais retrouvé scolarisé pendant deux ans chez sa sœur à Nice. Elle était choriste à l’opéra et elle m’emmenait souvent. Je traînais dans les coulisses et j’étais embauché dans les chœurs d’enfants de Carmen qui était donné en saison d’hiver et d’été. Le thème : « L’amour » et « la mort ». J’étais subjugué et complètement dérangé. Je ne comprenais plus rien, c’est quoi l’amour ? C’est quoi la mort ? Soixante ans après je continue à me poser la même question. Cet opéra était une défonce violente. Les lumières, les décors, l’orchestre qui vibrait jusque sur la scène, les chanteurs qui s’égosillaient, les danseurs, les figurants en costumes… Je ne m’en suis jamais remis. Jamais. Je fus traumatisé à vie. Ensuite j’ai fait six ans de pension. J’étais privé de musique dans les grands dortoirs glacials de la banlieue parisienne. Je ne pouvais pas m’endormir tellement j’entendais de musique dans ma tête. Je me sentais vraiment mal. 

Was there any particular moment when you knew you wanted to become a musician?

J’étais parti à vingt ans au Mexique. J’y suis resté un an. J’avais plaqué mes études. J’avais gagné plein d’argent l’année d’avant. Un coup de chance pour un mec de 19 ans. Je n’en avais rien à foutre de la musique. Je voulais faire la révolution. Effacer le capitalisme de la surface de la Terre. Mais j’ai vite compris que les choses n’étaient pas si simples. J’étais un petit con excité, croyant tout connaitre. L’Amérique latine m’a de suite appris la violente réalité. J’étais ami avec des militants survivants du massacre de la place des 3 cultures à Mexico-City en 1968. J’ai beaucoup appris là-bas. Je voyageais tout le temps de ville en ville. Je me souviens comme si c’était hier : j’étais à San Cristóbal de las Casas au Chiapas. Un Indien jouait d’un violon en contre-plaqué dans la rue. Il jouait une musique qui ne ressemblait à rien de ce que je connaissais. Le mec s’est arrêté, m’a regardé dans le blanc des yeux et m’a tendu son violon. Il voulait me le vendre une bouchée de pain. J’ai dit non. Je suis parti en courant, furieux. Au bout de cinq minutes, je me suis rendu compte que c’était la chance de ma vie. Il me fallait absolument ce violon. Je suis retourné sur mes pas, mais le mec avait disparu. Chaman envolé par magie. À cet instant j’ai eu l’illumination que je consacrerai ma vie à la musique.

Who would you cite as some of the main influences?

La révolution sociale n’aurait jamais lieu et je voulais jouer un truc puissant, explosif, révolutionnaire. Je n’écoutais que du free jazz et du rock psychédélique. À l’époque c’était la révolution esthétique, l’insurrection musicale. J’étais fou furieux même si le doute s’était infiltré dans mon esprit. Je m’étais mis à haïr la musique classique. 

You took lessons from the great Steve Lacy, what were some of the most important lessons you got from him ?

Avec Steve, j’avais appris qu’il faudrait étudier toute ma vie. J’avais appris que rien n’est jamais acquis. J’avais appris que seule la contrainte du savoir donnait la liberté du jeu et non l’inverse. Steve m’avait dit que les jeunes musiciens reviendraient un jour à la mélodie. Ce fut vrai pour moi et pour bien d’autres. 

How did you start Axolotl? What was the initial concept behind the group ?

Il n’y avait pas du tout de concept au départ. C’était une rencontre amicale avec Marc Dufour. On s’entendait bien, on était d’accord sur tout. On expérimentait en dilettante dans différents styles de musique. Le concept est venu un an après, quand Marc s’était pointé avec le disque « The London Concert » de Derek Bailey et Evan Parker. Marc avait dit : « faut qu’on joue dans cette direction ». Du jour au lendemain il s’était mis à triturer de grands intervalles de septième majeur et des dissonances de secondes mineures, des bruits sur les cordes, des trucs déstructurés. C’était vachement bien. J’étais convaincu, fasciné par l’expérience de l’absence de forme, de l’écoute radicale du son, de l’aventure totale vers l’inconnu. Je m’étais aussitôt mis à jouer à la manière de Parker, dans le style « non idiomatique » comme disent les sectaires. Quelque part c’était le symbole d’une recherche d’un absolu possible, prélude symbolique d’un monde nouveau. Ce n’était pas une révolution, mais un départ vers l’infini. Très vite Jacques Oger nous avait rejoints et avait discipliné l’informel et solidifié cette direction, rejetant méthodiquement toute tentative de mélodies.  

Where did members of the project know each other ?

J’avais rencontré Marc chez des amis et Jacques au workshop de Steve Lacy au Festival de Chateauvallon, un truc mémorable ou l’esprit du lieu était incomparable. Le festival était superbe, le workshop avec Steve formidablement intéressant. 

How did you get signed to d’Avantage and what led to recording of your debut album in 1981?

Marc était très ami avec Berrocal et on était tous devenu une bande d’amis. À l’époque le téléphone était rare et on se rendait toujours visite chez les uns ou les autres. On picolait sévère et on se marrait comme des dingues. On était toujours fourrés ensemble. Donc tout naturellement on a fait le premier album sur son label.

Would you like to share some further words about the material on the debut album?

Cette interview se fait à travers l’Atlantique par mail. Les questions sont en anglais et mes réponses en français. Sur mon ordi j’écoute et te répondant ce « London Concert » que je n’avais plus écouté depuis au moins trente ans. On était incontestablement influencé par ce disque tout en amenant une dimension différente. Ce n’est pas du tout une copie. C’est une communauté d’esprit. Une continuation de l’abstraction sonore vers une créativité nouvelle. Ce premier disque d’Axolotl va bientôt être réédité par l’excellent label « Souffle Continu ». Ils font toujours un travail très soigné. Super.  

How did you usually approach music making in Axolotl?

Je suis toujours surpris de revoir une seconde fois, quelques années après, un film que j’avais adoré. Je l’aime toujours, mais je redécouvre l’histoire. J’avais tout oublié. À l’époque nous théorisions autour d’un verre. Suivant les jours on imaginait tout et son contraire. Nous étions souvent soûls, complètement bourrés à refaire le monde. Nous avons changé de direction en plein milieu. Sous l’influence de Berrocal, après le disque « Abrasive », nous avions glissé vers un rock punk violent. Nous avions brusquement évolué du bruit élégant à bas niveau sonore vers l’électrification montée en décibel. Vision du chaos industriel. Nous étions passés de « bruitiste » à bruyant. Sorte de free jazz punk agressif, excité et violent.   

Your second album was released on Cryonic Inc, a label that also released Art Zoyd, Univers Zéro et cetera. What’s the story behind ‘Out Manœuvre’?

Comment et pourquoi avions-nous atterri chez Cryonic ? Je ne m’en souviens pas. Probablement pour avoir une meilleure distribution. Je n’ai jamais écouté leur musique. Ils nous ignoraient et nous le leur rendions bien. C’est typique de la France. On pourrait se croiser pendant un siècle sans se dire bonjour. Par contre je me souviens que l’année d’après, nous avions fait un clip vidéo. Il était réalisé par Lari Lucien du groupe « Les Maitres du Monde » Ils allaient passer de suite chez Canal+, noyau dur des programmes courts de télé. C’était vraiment extra, mais Axolotl avait encore glissé vers une autre esthétique qui n’avait plus rien à voir ni avec Cryonic ni avec d’Avantage. À force de mutations d’image et son, le groupe a implosé.  

Was there a certain concept behind it or was it a complete improvisation?

On croyait savoir ce qu’on voulait, mais quand on s’est retrouvé avec une myriade de micros statiques de haute performance, on entendait dans le casque notre sang pulser et les insectes voler. Nous avions eu peur de briser le silence. Puis Marc foutait les amplis à fond et nous démarions l’improvisation post conceptuelle.  

Where did you record it?

Nous nous étions installés dans une énorme grange à la campagne en Bourgogne près d’un vignoble. Nous avions picolé le vin des voisins plus qu’il n’en fallait pour merder complètement. Nous avions plusieurs voitures de matériel avec notre ingénieur du son Daniel Deshays. 

Did you ever consider yourself as a part of the Rock In Opposition scene?

Absolument pas ! Je ne sais même pas ce que c’est ! 

The album is very complex and the industrial rhythm really gives it a special touch. Please share some further words about it.

C’est un album raté, mais porteur d’une ambition que nous n’avions pas les moyens d’atteindre. Toutefois le résultat est plus intéressant qu’un album réussi dans un style convenu. Nous étions embourbés dans la contradiction entre punk, free music, musique contemporaine, jazz et même chanson française. Les éléments étaient tous incompatibles entre eux. Nous avions cru pouvoir les ordonner. Nous étions dans une impasse. Nous étions toujours en conflit entre nous. Jamais d’accord. Les grandes discussions étaient d’opposer la mise en place et la mise en mouvement. Jacques avait produit le premier disque. J’avais mis de l’argent pour produire celui-ci et j’étais mécontent de la tournure des événements. Marc était presque parti du groupe après l’enregistrement. Il était mécontent aussi pour d’autres raisons. Nous avions essayé avec Jacques de sauver les bandes en studio et d’accéder à mes obsessions : les superpositions d’éléments sonores hétérogènes, les couches de musique non synchronisées entre elles. Tentative d’extension de la polyrythmie non swinguante à la polyphonie « destroy » bien avant le soi-disant poly-free. Deux prises ratées superposées donnaient un truc intéressant dans l’esprit de Charles Ives, bien sûr j’exagère en disant ça. Des années après, j’avais continué seul dans cette voie avec « B/Free/Bifteck », mais cette fois chaque prise isolée était super bonne. 

Did you play any shows? If so, where and with what other bands?

Oui on jouait un peu partout, mais on avait fini par être phagocyté par Berrocal, on était devenu une partie de son groupe. À d’autres moments on avait embauché deux batteurs pour pulser le chaos d’Axolotl nouvelle manière.  

In 1984 you formed Aller Simple Paris, with accordionists. What inspired you to play melodies from Eastern Europe? 

Ah cette accordéoniste : la sublime Gina Sbu ! Je l’avais rencontrée à une fête organisée par Jacques. C’était la fin d’Axolotl, mais on était resté ami jusqu’à ce qu’il monte son label. Gina jouait seule et j’étais instantanément tombé amoureux d’elle et de sa musique. Elle jouait un répertoire de folk balkanique, roumain et bulgare. On a vécu ensemble plusieurs années et j’avais bricolé des arrangements fusion rock variété folk pour ce groupe. Avec « Aller Simple (Paris) », on était en avance de dix ans sur la mode. Nous n’avons pas eu de chance et n’avions pas signé de suite avec un label. Quand cette musique est devenue à la mode, le groupe n’existait plus depuis longtemps. Deux des membres s’étaient installés aux USA. Le cœur n’y était plus. La vie devenait plus dure. La jeunesse était passée et comme je n’avais pas de plan de carrière je me suis retrouvé à la ramasse. 

How did your collaboration with the poet Julien Blaine come about?

J’avais remplacé au dernier moment une violoniste qui devait performer avec Jean-Pierre Bedoyan et Julien Blaine dans un Festival en Italie. Je fus émerveillé et enthousiasmé par ce courant de « Poésie sonore ». Jean-Pierre s’étant installé aux USA, j’ai continué pendant des années à accompagner Blaine jusqu’à ses premiers adieux : « Bye bye la Perf ». Il était ultra puissant sur scène. Je me souviens d’une fois en Colombie, à Medelin, où il hurlait sauvagement, complètement nu avec deux poulets évidés aux pieds qui lui servaient de chausson. Même les sous-fifres des « narcos » qui trainaient dans les coulisses avaient peur ! 

You performed with a really wide variety of musicians, including Jac Berrocal, Anthony Coleman, Wayne Dockery, Jean-Jacques Birgé, Jean-François Pauvros, Guillaume Loizillon, Erik Minkkinen, Jean-Jacques Avenel, Sunny Murray, Yasuaki Shimizu, Emiko Ota, Laurent Saïet, Cornelius Stroe. Would you like to take a moment and talk about some of the interesting collaborations you had with the above mentioned musicians?

Vous oubliez le génial Fred Van Hove avec qui j’avais enregistré à l’orgue d’église à St Germain-des-Près et toute l’équipe de B/free/bifteck : Camel Zekri, Hubert Dupont, Daunik Lazro, Daniel Mille, Thierry Madiot. J’avais aussi souvent joué avec le génial Jean-Pierre Bedoyan qui a disparu quelque part entre Los Angeles et New York. Plus aucune trace de lui. Merci de me prévenir si vous savez ce qu’il est devenu. Et aussi Pierre Bastien. Et aussi Gilbert Pounia, un des plus grands musiciens de la Réunion. Et aussi la chanteuse japonaise Mai Yaman. Et aussi les musiciens africains Djeour Cissokho, Mamadou Faye, Ali Boulo Santo et d’autres. Et aussi les formidables improvisateurs de Lisbonne autour du label « Creative Source » d’Ernesto Rodrigez, Miguel Mira, Carla Santana, Chico Trindade et une dizaine d’autres. Aussi les improvisateurs de Berlin dont Tristan Honsinger, Diemo Schwarz. Dans d’autres circonstances, Benoit Delbecq, Steve Argueles et Christophe Mink. Les formidables musiciens de Bangkok : Pengboon Don, Chainad Bavorntreerapak et Pok. Et bien sûr, Thierry Negro et Eric Borelva qui ont participé à tous mes groupes pendant deux décennies. J’ai peut-être mal compris la question, j’aurais dû parler de ceux mentionnés ci-dessus ? Cornelius Stroe : oui ! C’était une formidable aventure et j’ai eu beaucoup de peine d’apprendre son décès. Il était une boule d’énergie en même temps qu’un batteur et musicien très subtil. « Post Communism Atmosphere » que j’avais enregistré avec lui est mon disque préféré. Je peux dire aussi un mot d’Anthony Coleman. Je l’avais rencontré au centre Acanthe d’Aix-en-Provence pour les cours de composition de Maurizio Kagel. Nous avions immédiatement sympathisé. Ensuite il avait habité quelques semaines à Paris chez moi. On avait fait un concert assez raté. Puis il était parti en Yougoslavie. C’était avant la chute du mur de Berlin, le pays ne s’était pas encore fractionné en plusieurs républiques. Ensuite il est retourné à New York où il a joué avec John Zorn. Alors évidement moi je ne l’intéressait plus… Ah ah, surtout que j’avais peu de concerts à proposer. Mais j’ai toujours regretté de ne pas avoir monté un orchestre avec lui.       

How did The Zig Rag Orchestra come about?

J’avais déjà joué plusieurs fois avec Corneliu en Roumanie juste après la chute du mur de Berlin. J’y suis souvent allé à ce moment. L’ambiance était extraordinaire. Des espoirs vers l’avenir qui une fois de plus furent vite déçus… En un ou deux ans, le pays avait sombré dans le capitalisme le plus sauvage. J’avais imaginé et produit cet ambitieux projet musical. J’avais enregistré une bande 16 pistes au standard du seul studio privé de Bucarest de l’époque. J’avais posé les sampleurs et les synthés pour ne pas transporter de lourdes machines en avion. C’était il y a plus de trente ans et on n’avait pas la mobilité d’un studio dans un ordi portable. Nous étions partis à Bucarest avec le guitariste Laurent Saiet. L’enregistrement n’était pas facile parce que Corneliu se retrouvait contraint par le click du métronome pour synchroniser les machines et il se mettait à hurler fou furieux, habitué à donner lui-même son tempo sauvage. Mais finalement sa fureur créatrice donna une énergie digne des plus grands batteurs. C’était une expérience super géniale. Puis une fois que le disque fût sorti, il fallait remonter une nouvelle version du groupe pour jouer en France. Je n’avais pas les moyens d’inviter Corneliu. J’avais rencontré Erick Borelva, qui est aussi un batteur formidable, subtil et énergique. Puis j’avais signé un des derniers contrats à l’ancienne avec le label Saravah, un contrat pour trois disques et nous avons fait un nouveau CD « la légende du Franc Rock and roll » avec d’autres musiciens supplémentaires, toujours sous le nom de « Zig Rag Orchestra ». J’avais Benjamin Ritter qui assurait la voix d’un timbre très new wave. Le groupe avait de nouveau complètement changé de couleur. D’ailleurs le directeur du label Saravah, Pierre Barouh fut très déçu. Je croyais lui faire plaisir en écrivant un album chanson française déjantée alors qu’il souhait la continuation du style jazz folk roumain de mon précédent disque. Mais il nous laissait faire. Il découvrit le disque au mastering 

Then there’s 3D Jazz…

C’était le même projet que Zig Rag, mais avec un autre nom. C’est une des multiples erreurs que j’ai faites de changer de nom. On avait fait des concerts avec des projections vidéo d’œuvres de Marie-José Pillet. Et puis l’orchestre était à géométrie variable suivant les disponibilités des musiciens. En duo avec le formidable Wayne Dockery ou avec mes musiciens habituels.

What about Ring Sax Modulator?

C’était la fin et la conclusion de cette aventure des deux groupes précédents. Un nom différent, mais une même démarche esthétique et toujours la même formidable section rythmique : Thierry Negro et Erick Borelva. Je jouais du saxo et des synthétiseurs. Le disque était sorti cette fois en licence chez Saravah en plus de mon contrat de 3 disques. La crise du disque était générale. Benjamin Barouh qui s’occupait de moi comme label manager s’était fait virer. C’était le début de la fin. Le premier et plus ancien label indépendant de France était devenu mort vivant. Je croyais qu’il avait fait faillite, mais il ne faisait simplement plus rien à part gérer les droits de leurs premiers artistes devenus célèbres en France. Ils ne se sont occupés de rien et l’album est passé inaperçu. La musique était super, mais une fois de plus, je n’ai pas eu de chance. Commercialement j’ai toujours été nul. Nous n’avons eu aucun succès, mais nous nous sommes bien amusés et quelque part nous avons ouvert la voie à la génération d’après, à cette sorte de post jazz mélangé à des tas d’influences de nature rythmique et festive qui marche maintenant si fort en France. 

Tell us about the love for Louis Jordan?

Mon argument est sujet à polémique, mais pour moi il est l’inventeur du rock and roll bien avant les guitaristes électriques. Saxophoniste et chanteur il était un modèle idéal, mais finalement je suis parti dans une autre direction et j’avais demandé à Benjamin Ritter de chanter à ma place. J’en étais incapable. J’étais très intéressé par l’évolution que Louis Jordan a imposé aux douze mesures du blues pour les transformer en rock and roll, pour muter de la tristesse à la joie.  

What else did I miss?

Bah, vous n’avez rien oublié, mais il y a tellement de choses que je n’ai pas dites… Vous pouvez trouver tous mes disques (sauf Outmanoeuvre d’Axolotl que je n’avais pas eu le courage de numériser) sur Bandcamp accessible gratuitement et une importante documentation sur mon site www.etiennebrunet.fr

What else currently occupies your life?

J’écris beaucoup, mais je n’ai pas d’éditeur. J’en cherche un depuis dix ans. Je suis à la retraite sur le plan économique alors je passe la moitié de mon temps en Thaïlande. J’en ai marre de Paris et de ses habitants pisse-vinaigre. Je n’attends plus rien de la France comme artiste. À Bangkok, les musiciens ne sont pas sectaires. Tous styles mélangés, amateurs et professionnels, ils organisent depuis le Covid 19 un truc fantastique : des concerts le dimanche en fin d’après-midi dans les rues de la ville tentaculaire. Ils installent une sono sous des échangeurs d’autoroute, sur des terrains vagues, en bord de voies ferrées. Ils rameutent leurs amis par les réseaux sociaux. Leur truc s’appelle : « Bangkok Noise and roll – Street Gig ». C’est un truc vraiment génial, fréquenté surtout par de jeunes gens.  

What are some future plans for you?

Des projets ? Je n’en ai plus depuis le début de la guerre en Ukraine. Je m’attends à apprendre chaque matin qu’un missile vient d’exploser une centrale nucléaire. Ou alors que le soleil de l’inflation a fait fondre ma retraite. Ou qu’une nouvelle pandémie va nous tuer. La culture n’a plus aucun sens. On regarde tranquillement les gens se faire tuer sur les médias. Le monde est devenu un « snuff movie ». J’avais commencé bien avant la guerre une musique électronique pour une sculpture monumentale de Fred Sapey-Triomphe pour la « Fête des Lumières » de Lyon. Malgré tout je continue d’étudier la musique du passé sans essayer de créer des trucs qui n’intéresseront personne. Je cherche de temps en temps un éditeur pour mes tapuscrits et ma « Web Web Opérette », mais les dés sont pipés sans réseaux d’amitié et de réciprocité dans le ventre culturel d’un ministère tourné vers l’absence de créativité. Je suis vieux, plus personne ne s’intéresse à mes activités. Je n’ai aucun soutient. Alors tant pis.  

What are some of the most important players that influenced your own style and what in particular did they employ in their playing that you liked?

Je vais être long et pourtant j’en oublie la moitié. Je suis cinglé. Je change d’opinion musicale tous les dix ans. Au sortir de l’adolescence j’étais dingue de John Coltrane, Albert Ayler, Ornette Coleman, Eric Dolphy, Daunik Lazro, Sun Ra, Gato Barbieri, Charles Mingus, Charlie Parker, Thelonius Monk, Jimmy Hendrix, The Doors, Velvet Underground, Captain Beafheart, Janis Joplin, Léo Ferré, Terry Riley, BB King, Muddy Waters, Louis Jordan, Billy Holiday, T-Bone Walker. 

Ensuite à la fin des années 70 toujours John Coltrane. Je me suis passionné pour Steve Lacy, Peter Brotzman, Evan Parker, Derek Bailey, Globe Unity Orchestra, Anthony Braxton, Michel Portal, la No Wave de NewYork avec particulièrement James White héritier fou furieux de Louis Jordan, Kraftwerk, Nina Hagen, Chrissie Hynde, Alain Bashung, Pierre Barouh, Serge Gainsbourg, les minis opéras de Robert Asley, les poésies rock de John Giorno, Kurt Weil, Mauricio Kagel, Stockhausen, John Cage, Claude Debussy et Olivier Messiaen. Et aussi la Gogo Music de Washington. Et aussi les musiciens roumains Marcel Budala, Romica Puceanu, Maria Tanase, les musiciens classiques d’Inde du Nord comme Hari Prassad Chaurassia, Vilayat Khan, Ravi Shankar… 

La décennie d’après : toujours John Coltrane, mais j’étais dingue de Funkadelik, James Brown, Curtis Mayfield, Tower of Power. Les musiciens africains : Fela, Youssou n’Dour, Ali Farka Touré, Salif Keita, Orchestra Baobab. Une année j’écoutais presque en boucle Toumani Diabaté. À l’esthétique opposée et contradictoire j’étais fondu de l’école de Vienne : Schoenberg, Webern et Berg. J’avais des crises de larmes en écoutant Dimitri Chostakovitch. J’étais de plus en plus déchiré entre des musiques incompatibles entre elles. J’étais branché par le style de Paul Desmond et Stan Getz, par les compositions de Tom Jobim… 

Ces dernières années j’appuie à la fois sur la marche arrière et la marche avant : je fais du sur-place à toute allure. J’écoute et étudie le répertoire classique : Malher, Bach, Bizet, Wagner, Gounod, Puccini, Beethoven, Mozart, Stravinski, Prokoviev, les auteurs de standards de jazz, les compositeurs de musique de film, etc. Je suis très intéressé par l’opéra de Franck Zappa : « 200 Motels » et aussi par Morton Feldman et surtout par les partitions graphiques de Cornelius Cardew. J’ai transposé sa démarche en vidéo : « Novo Video Scratch ». Je projette sur scène une sorte de composition graphique à mi-chemin entre Vjing et art vidéo et nous improvisons la lecture d’instructions pseudo contemporaine.    

Thank you for taking your time. Last word is yours.

J’ai arrêté de produire des disques il y a plus de dix ans. Je participe à des enregistrements quand on me le propose, mais je ne fais plus de disque personnel. Plus personne n’achète de CD. Je m’étais mis à faire des vidéos de musiques diffusées sur Internet pour compenser l’absence de disque. Au début ça semblait une bonne idée, mais maintenant ça n’as plus aucun sens, noyé par des millions de chaines YouTube. J’ai fait des site web depuis 1998. C’était un truc amusant sans impact important. Maintenant le web a intégralement remplacé le monde réel. L’année dernière j’avais mis un pied dans le « web 3.0 », la blockchain. J’avais bricolé des NFT (New Fuck Token) pour demander un soutient comme artiste, pour m’aider à faire de nouveaux projets et me récompenser de 50 ans de créativité. Je n’ai rien vendu. Marginal dans le monde réel. Inconnu dans le monde virtuel. J’avais appelé ma page du market-place : « unsold_museum » sur le site spécialisé Opensea. J’ai fait une fausse manipulation et j’ai tout perdu ! Il m’est arrivé ce qui n’arrive jamais sur la blockchain puisque rien ne peut être effacé. Bug de la plate-forme à mon égard. Solitude extrême devant l’ordinateur. L’évolution technologique actuelle sera pire que la mutation du CD en fichiers Mp3 ou streaming. Cryptomonnaies pour tout le monde et monnaie de singe pour les musiciens créatifs. Les « like » de Facebook seront remplacés par une monnaie virtuelle comme dans un jeu vidéo : tu donnera quelques centimes aux artistes comme on donne une pièce aux musiciens de rue qui font la manche. Les droits d’auteur seront payés en « like » convertible en dollars seulement si tu fait plus de 10000 « hits ». En dessous les likes seront versés au robot [« GAFAM » ta gueule]. Plus besoin de connaissances musicales. Il faut seulement un diplome de marketing pour s’exprimer. Tant de larmes inutiles. Pour l’achat d’une paire de baskets, tu gagnes un NFT de trente secondes de musique. Robot shop ! En un click tu disparait. Mon dernier mot : au secours !

Etienne Brunet

https://etiennebrunet.fr

Dernière semaine à Bangkok

Août 2022. Réponse à un ami saxophoniste. Qu’est-ce que l’EMEO ? Le saxo électronique EMEO est d’un poids assez lourd, un corps d’alto sans pavillon avec un mini ordi ARDUINO à l’intérieur. Il ne génère pas de son et doit être connecté à un ordi via une prise USB3 type C (qui est en fait à la norme USB2 et c’est un des problèmes de l’instrument). Le logiciel livré avec : RESPIRO est tout à fait génial, l’intelligence des sons se découvre vraiment quand on l’amplifie sur une sono ou un ampli puissant et que l’on joue avec d’autres musiciens.


Pour travailler chez soi l’EMEO est génial, tu peux être à fond à minuit sans déranger les voisins. De plus t’as la sensation de jouer hyper juste et hyper tempéré… Ensuite, tu le ranges après utilisation dans un grand sac en plastique avec des sachets déshumidificateurs pour te garantir des ennuis. Pour l’utiliser comme un contrôleur midi sur scène et en voyage c’est bien plus problématique, or moi je cherche plus des expériences sonores qu’une démonstration de virtuosité. Après moult pérégrinations je peux résumer en disant que l’EMEO est un fabuleux instrument, mais extrêmement fragile qui craint l’humidité et les changements de température par dessus tout.


J’ai fait 3 concerts en Thailande avec l’EMEO. Le premier dans une boite de luxe à BKK avec l’air conditionné à fond, l’instrument a commencé à la fin du set à déconner et faire entendre des sous-porteuses parasites etc. Le deuxième au « Bangkok Noise and roll street gig » dans des conditions extrêmes l’instrument s’est comporté parfaitement. Dans ce cas les auditeurs étaient vraiment bluffés par la nouveauté du son (relativement nouveau, je n’ai rien inventé, ce n’est pas le son qui est nouveau mais un discours de saxo avec des beaux sons synthétiques qui réagissent avec toute sorte de subtilités et dynamiques vu la complexité de l’architecture midi de l’instrument).


Hier soir catastrophe, je jouais dans le petit club de l’underground le Jamcafebkk et l’instrument m’a planté au bout de 10 minutes. Il aurait fallu faire un reset (avec un petit tournevis que je ne trouvais plus et puis en plein set avec un des meilleurs guitaristes de BKK, Don Pengboon, impossible de se mettre à bricoler à moins de passer por un abruti devant les auditeurs médusés). Comme je n’avais plus trop confiance dans l’EMEO et je craignais par dessus tout cette situation, me retrouver à poil en plein set. Je n’avais que ce saxo en voyage. Quelques jours avant j’avais acheté un petit bijoux neuf pour 275 euros : un soprano recourbé conçu (et fabriqué ?) en Thaïlande. Donc j’ai continué le set en acoustique. C’est un sublime petit saxo (par contre il faut jouer juste, la moindre note non pensée et hop c’est faux, mais si tu penses toutes les notes c’est un son sublime qui me fait penser aux vieux Strasser Margaux d’il y a 50 ans). Si tu veux un avis 100% positif il faut demander à Pierrick Pédron qui possède deux exemplaires et m’a beaucoup aidé avec tous les ennuis que j’ai eu au début, à Paris. Il est un défenseur enthousiaste de l’instrument et très amical.

Le studio Thailand Music Maker de Bangkok

Juillet 2022. Une Thaïlande folk touristique peut en cacher une autre, celle des musiciens créatifs, artistes et entrepreneurs aventureux. J’étais invité par Tommy Hanson à visiter son merveilleux studio TMM (Thailand Music Maker) web.facebook.com/thailandmusicmaker/ installé dans un environnement génial avec un bar, des peintures murales et des plantes tropicales comme partout à BKK. Sur GoogleMap, le lieu est repéré sous le nom de « Brownstone » toujours dans le centre de Bangkok mais à 22 kilometres à l’autre bout de l’artère est-ouest « Sukhumvit » où je loge à l’hôtel, la ville est gigantesque, hallucinante, cité d’énergie électrique arrosée par les pluies de moussons. J’étais venu avec mon saxo electro EMEO et nous avons improvisé avec un synthé SIAM MODULAR fabriqué à Chiang Mai au Nord du pays, le synthé est au format eurorack, le standard actuel. Renseignements sur web.facebook.com/siammodular/ Le synthé sonne d’enfer, vibrations analogiques très chaudes et puissantes (en plus du talent de musicien de Tommy, un américain qui parle Thai, installé à Bangkok depuis 5 ans). Thanks Tommy it was great !

Le Bamsha café de mon ami Bank

Août 2022. La saison des pluies en Asie est l’art de passer entre les gouttes. Ça ne marche pas toujours. A 5 minutes près c’est gagné ou perdu. Sec ou mouillé. « Dry » ou « Effect » en version electro. Réverbération, écho, phasing ou signal net. Je suis passé dire au revoir à mon pote Bank dans son  » Bamsha Café« , c’est une sorte de salle de répétition, lieu de rendez-vous pour artistes, minuscule café donnant sur la rue Phra Sumen, etc Ce lieu est magique et me fascine. On a fait une petite jam d’adieu avec Pornpipat à la basse. Puis je suis rentré juste avant l’orage presque sec. Chainad Bavorntreerapak (dit Bank) m’a invité dans son lieu : « Bamsha Café » dans la vieille ville de Bangkok (entre la place de la Démocratie et le fleuve Chao Phraya) un endroit charmant ou il joue et dessine chaque jour tout en servant quelques consommation aux rares clients qui passent. Il est guitariste, joue du koto et des synthétiseurs, de plus il est un très bon dessinateur. Je me sens très proche de lui : pour aborder l’amour du jazz (au mur il y a des dessins de Dolphy, Monk, Mingus, etc.) il faut s’enfoncer dans ses propres racines. En l’occurrence le Japon est loin de la Thaïlande, mais il y a une vérité universelle cachée dans cette musique pentatonique.

Bangkok Noise and roll – Street Gig (No.38)

Dimanche 31 juillet 2022 au « Bangkok Noise and roll – Street Gig (No.38) » avec le formidable Bank guitare et synthétiseur. A fond dans l’énergie créative de la ville. Expérience puissante avec mon nouveau saxo électronique EMEO. Photos Fern Atit.

Une superbe video qui montre la genèse du projet “Bangkok Street Noise and Roll” : organiser des concerts sauvages dans la ville ou les bars salles de concert etc étaient fermés pendant le Covid.